Je m'appelle Laurine.
C'est mon père qui a choisi mon prénom. Ma mère préférait Chloé ou Margaux. Des prénoms qui passent, qui se fondent, qui se répètent. Laurine, non. Laurine, ça reste et ça isole un peu aussi. Je l'ai compris très tôt.
À l'école, quand le silence se faisait juste avant qu'on appelle mon nom, et qu'il n'y avait jamais d'hésitation, pas de confusion, pas de doublon, j'étais la seule.
Pendant longtemps, j'ai cru que ça voulait dire quelque chose. Que ça faisait de moi quelqu'un à part, alors je me suis construite autour de cette idée simple : si je suis la seule alors je dois être unique. C'est une pensée d'enfant. Mais certaines pensées d'enfant ne nous quittent jamais vraiment. Aujourd'hui encore, je n'aime pas quand mes proches m'appellent Laurine. Quand ils le font, c'est rarement anodin, c'est que c'est sérieux et ça me serre le cœur instantanément. Parce que ce n'est jamais léger, comme si mon prénom portait déjà un poids.
Parfois, je croise une autre Laurine. C'est rare et ça me trouble toujours un peu. Je la regarde discrètement, en me posant la même question : est-ce qu'elle aussi, elle vit ailleurs ?
Parce que moi, j'ai très vite compris que j'ai toujours vécu ailleurs. Pas complètement absente mais jamais totalement là.Encore plus pendant les récréations, où je ne courais pas vraiment, je tournais, je regardais, j'observais les autres comme si j'étais déjà en train de m'en souvenir. Encore plus aux anniversaires, quand mes copines riaient trop fort et soufflaient dans des sifflets en plastique, je me retrouvais à discuter avec les parents. Leur travail, leur vie, leur fatigue aussi, parfois.
Je ne savais pas encore pourquoi ça m'intéressait autant. Encore plus lors des exposés, quand je passais une semaine entière à manger, boire et respirer mon sujet, à découper, coller, rafistoler des feuilles pour au final présenter quelque chose de rien vraiment beau, un peu fragile, un peu de travers.Mais je savais. Je savais tout. Je connaissais chaque détail, chaque lien invisible et ça, ça comptait plus que le reste. Encore plus quand, dans toutes les écoles où je suis passée, je passais plus de temps avec mes professeurs qu'avec les élèves.
Avec le temps, j'ai compris que je n'étais pas “à côté”. J'étais simplement dans mon monde.
Dans mon monde, les rêves ne sont pas des échappatoires, mais du carburant et le coeur notre moteur. Sans eux, tout s'arrête, le cœur ralentit et la vie devient mécanique.
Alors peu importe les années, peu importe les obstacles, il ne faut jamais s'en éloigner. Les rêves ne sont pas faits pour être attendus. Ils ne sont pas faits pour être soufflés entre deux bougies. Ils sont faits pour être poursuivis, attrapés, parfois ratés, mais jamais abandonnés.
Alors j'ai rêvé, beaucoup, trop, peut-être. Je passais des heures à regarder le ciel par la fenêtre de la classe. Les nuages me semblaient plus honnêtes que certains discours. Ils ne promettaient rien. Ils passaient, c'est tout.
La photographie est entrée dans ma vie presque naturellement. J'ai commencé avec des Kodak jetables. Des images imparfaites, parfois ratées, souvent floues. Puis, à 13 ans, mon premier compact Sony et après deux étés à travailler et économiser, je me suis offert un Nikon D3400 en 2017. Au début, je faisais des photos pour me souvenir. Pour figer des moments au plus proche de ce que j'avais vécu.
Enfant timide, montrer mes photos me permettait de détourner les regards. L'attention n'était plus sur moi, mais sur ce que j'avais vu et ça m'arrangeait. Puis j'ai commencé à photographier pour les autres. Leurs anniversaires, leurs mariages, leurs moments forts. Je leur offrais des souvenirs mais je n'étais jamais vraiment dedans.
Et puis un jour, lors d'une randonnée, je suis tombée et je l'ai cassé. Je n'avais plus rien pour capturer mes souvenirs. Alors j'ai écrit parce qu'il fallait bien que quelque chose sorte. Moi qui ne disais presque rien, j'ai trouvé dans les mots un endroit où déposer ce qui débordait.
Et puis il n'y a pas de transition élégante pour ça. Pas de phrase qui prépare vraiment mais il y a eu la perte de mon père. Un vide qui s'impose, brutalement. Alors j'ai arrêté, d'écrire, de photographier, de regarder, arrêté de vivre. Parfois je ne voulais même plus. Je portais sur mes épaules une mer de larmes et mes rêves étaient devenus méconnaissables, presque inexistants.
Il a fallu du temps, beaucoup de temps.
Des heures à parler, à chercher, à comprendre sans toujours y arriver. Après des mois de thérapie, à raison de longues heures tous les quatre jours, sans prévenir, quelque chose a changé.
Pas juste un détail, mais tout. Dans la rue, en marchant, j'ai regardé autour de moi, vraiment regardé et j'ai compris que mon regard n'était plus le même. J'avais un œil abîmé mais un œil vivant. Alors je suis entrée dans une boutique, je n'ai pas réfléchi longtemps, j'ai acheté un appareil photo. Aujourd'hui, je suis revenue à la photographie et ça m'a sauvée, j'ai recommencé à vivre. Marcher est redevenu nécessaire, respirer aussi. Manger pour tenir, sortir pour voir. Petit à petit, quelque chose est revenu, pas comme avant, jamais comme avant mais autrement. La photographie m'a ramenée à la vie. Alors j'ai décidé d'en faire mon métier.
Je photographie en noir et blanc parce que j'ai toujours aimé ça. C'est la nuit que les couleurs
m'éveillent le plus, quand tout est noir je peux imaginer mon monde avec mes couleurs à moi. Parce que les couleurs, parfois, disent trop de choses ou pas les bonnes. Dans le noir, tout s'efface et tout peut renaître. Je peux imaginer, recomposer, projeter.
Je laisse volontairement un espace à ceux qui regardent, je veux qu'ils y mettent leurs propres couleurs, leur propre histoire. Parce que mes images ne sont pas des réponses, ce sont des questions. Aujourd'hui, je ne photographie plus pour les mêmes raisons ou presque. Bien sûr, ce que j'ai le plus peur de perdre se retrouve souvent dans mon viseur. Mais je ne photographie plus seulement pour me souvenir ni seulement pour offrir des souvenirs aux autres.
Je photographie l'humain parce que je ne le comprends plus alors je continue Je regarde, je cadre, j'attends et puisque la photographie m'a aidée à me comprendre, je me dis qu'en regardant les autres à travers mon objectif je finirai peut-être, un jour,
par les comprendre aussi.
-Laurine